Tartous, Baniyas et les corridors régionaux
Face à la fermeture du détroit d'Ormuz, la Syrie post-Assad mise sur ses ports de Tartous et Baniyas pour s'imposer comme corridor logistique alternatif. Turquie et monarchies du Golfe saisissent l'opportunité, mais la perspective reste conditionnée à la stabilité du pouvoir d'Ahmed al-Charaa et aux investissements étrangers.

L'équipe Zolty
La Syrie post-Assad hérite d'une population meurtrie par quatorze ans de guerre, d'un appareil productif détruit et d'infrastructures à reconstruire : la facture pourrait atteindre 800 milliards de dollars selon les estimations citées par le Christian Science Monitor. Le pouvoir de transition cherche donc à attirer des investissements, et la réhabilitation des ports, des routes et du rail est devenue l'un des chantiers majeurs de son agenda.
Ormuz fermé, la Syrie se pose en alternative
La quasi-fermeture du détroit d'Ormuz pendant la guerre entre les États-Unis et l'Iran a poussé les acteurs régionaux à chercher d'autres routes. Avec un détroit toujours de fait fermé et une insécurité persistante en mer Rouge, Damas propose de servir de passerelle terrestre plus directe entre le Golfe et la Méditerranée, analyse Foreign Policy. Selon Reuters, cité par le Christian Science Monitor, la fermeture aurait coûté environ 50 milliards de dollars de pétrole à l'économie mondiale au cours des cinquante premiers jours du conflit.
Les chiffres de terrain témoignent d'un début de bascule. À Tartous, dont 80 % ont été concédés aux Émirats arabes unis en juillet 2025 et que DP World rénove dans le cadre d'un contrat de 30 ans et 800 millions de dollars, la capacité est passée de 100 000 tonnes par mois après la chute d'Assad à un million de tonnes en avril, rapporte le Christian Science Monitor. Les ports de Lattaquié et de Tartous font état d'une hausse de 25 % des marchandises traitées depuis début mars.
Baniyas, débouché du pétrole irakien
Plus au nord, Baniyas, port pétrolier peu profond resté presque inactif pendant une décennie, reçoit désormais environ 90 000 barils par jour de brut irakien acheminés par quelque 1 400 camions quotidiens, selon le même reportage. Des dragues creusent le bassin pour accueillir de plus gros navires, et des discussions portent sur la remise en service de l'oléoduc Kirkouk-Baniyas, construit dans les années 1950.
La Turquie en première ligne
La Turquie est la première à saisir l'opportunité. Ses échanges avec la Syrie ont atteint un record de 3,75 milliards de dollars en 2025, en hausse de plus de 40 % sur un an, puis ont encore progressé de 24 % sur les quatre premiers mois de 2026, selon Arab News ; Ankara vise désormais 10 milliards. En avril, la Turquie, la Jordanie et la Syrie ont créé un comité trilatéral pour développer un corridor ferroviaire nord-sud, que l'Arabie saoudite devait rejoindre, de la frontière turque jusqu'à la frontière jordano-saoudienne.
Une alternative encore partielle
La Syrie ne constitue pas une alternative pleinement opérationnelle à Ormuz. Seuls 650 des 1 770 miles de voies ferrées sont en service, les camions syriens ne peuvent pas entrer en Turquie et la Jordanie interdit nombre d'importations syriennes, relève le Christian Science Monitor. Les experts interrogés estiment que ces routes peuvent réduire la dépendance au détroit sans le remplacer. Cette perspective reste conditionnée à la pérennité du pouvoir de transition d'Ahmed al-Charaa et à la capacité des investissements étrangers à sortir le pays de la pauvreté.
Les enjeux pour les entreprises
Pour les chargeurs, négociants et logisticiens, le corridor syrien offre une option de diversification à surveiller de près : délais raccourcis entre Golfe et Méditerranée, mais exposition à un risque politique et sécuritaire élevé, à des infrastructures incomplètes et à un cadre de sanctions encore en évolution. Pour les industriels du BTP, de l'énergie et des équipements portuaires, la reconstruction ouvre un marché considérable, à condition de cartographier précisément les partenaires locaux.
Ce que les équipes de veille doivent surveiller
- L'évolution du trafic à Tartous, Lattaquié et Baniyas, et l'avancée des travaux de dragage et de rénovation portuaire.
- Les décisions sur l'oléoduc Kirkouk-Baniyas et sur le corridor ferroviaire Turquie-Jordanie-Syrie (financements, calendrier, adhésion saoudienne).
- La situation dans le détroit d'Ormuz et les péages évoqués par Téhéran, qui conditionnent l'intérêt du détour syrien, à suivre dans une veille géopolitique du risque pays.
- Les levées ou maintiens de sanctions visant des entités syriennes, cruciaux avant tout contrat, dans le cadre d'une veille des sanctions internationales.
- La solidité financière et la réputation des opérateurs locaux, transitaires et transporteurs, à intégrer dans l'évaluation des risques fournisseurs et tiers.
Sources
Pour aller plus loin
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