Les vingt-deux commandements de Palantir
Le manifeste en 22 points publié par Palantir le 18 avril 2026 affiche une ambition politique assumée : rôle de la Silicon Valley dans la défense nationale, retour de la puissance coercitive, service militaire obligatoire, armes dotées d'IA. Un positionnement qui interroge la présence de l'entreprise au cœur de services de renseignement européens.

L'équipe Zolty
Fondée en 2003, l'entreprise américaine Palantir développe des logiciels d'analyse de grands volumes de données au service de la décision, notamment dans l'antiterrorisme, la défense et la santé. Ses dirigeants, proches des cercles du pouvoir à Washington, interviennent de plus en plus dans le débat politique. Le 18 avril 2026, l'entreprise a publié sur son compte X un texte en vingt-deux points qui résume l'ouvrage The Technological Republic de son directeur général Alex Karp et de Nicholas Zamiska, paru en février 2025. Le texte a été largement commenté, de Futura à la presse anglo-saxonne.
Ce que dit le manifeste
Le premier point pose le principe central : l'élite des ingénieurs de la Silicon Valley aurait une « obligation affirmative de participer à la défense de la nation », en contrepartie d'une dette morale envers le pays. D'autres points annoncent la fin du soft power et de la diplomatie des valeurs au profit d'une puissance numérique et coercitive, ou défendent le recours à des prestataires soumis aux règles du marché pour exercer certaines missions publiques, selon la lecture qu'en fait Futura.
Plusieurs propositions relèvent directement de la défense. D'après Democracy Now, le texte appelle au rétablissement du service militaire obligatoire aux États-Unis et estime que les limites imposées à l'Allemagne et au Japon après la Seconde Guerre mondiale devraient être levées. Il considère aussi que les armes dotées d'IA « seront construites de toute façon », et que les entreprises sérieuses doivent les concevoir au service des démocraties, comme le relève Implicator.
Les derniers points abordent la culture. Le texte affirme que le pluralisme devient « vide » lorsqu'il refuse de classer les cultures selon leur production, leur sécurité et leurs réalisations techniques, et qualifie certaines cultures de régressives. C'est ce passage qui a suscité les critiques les plus vives.
Des réactions immédiates, surtout au Royaume-Uni
La publication est intervenue alors que des parlementaires américains demandaient des comptes sur les outils fournis par Palantir aux services de l'immigration (ICE). Au Royaume-Uni, où l'entreprise gère notamment la plateforme de données du NHS, plus de 200 000 personnes ont demandé au gouvernement de rompre ses contrats avec elle, et des députés ont comparé le texte aux « divagations d'un super-méchant », rapporte Democracy Now. Pour Eliot Higgins, fondateur de Bellingcat cité par Implicator, ces vingt-deux points constituent « l'idéologie publique d'une entreprise dont les revenus dépendent de la politique qu'elle défend ».
Le lien entre discours et modèle économique est en effet direct : selon le rapport annuel 2025 de Palantir cité par Implicator, les clients publics représentent 54 % de son chiffre d'affaires et les clients américains 74 %. Le manifeste formalise donc la vision d'un fournisseur dont l'activité repose largement sur la commande publique de sécurité et de défense.
Une question posée aux clients européens
Pour les États européens qui utilisent Palantir, le texte change la nature du débat. Jusqu'ici, la discussion portait surtout sur l'exposition des données au droit américain. Elle porte désormais aussi sur l'alignement politique d'un fournisseur qui revendique une mission de défense des intérêts américains. En France, la DGSI, cliente depuis 2016, a annoncé le 16 juin 2026 son remplacement progressif par la plateforme du français ChapsVision, au nom du soutien aux solutions françaises et européennes, tout en maintenant le contrat en cours, selon l'AFP reprise par Boursorama.
Pour les entreprises, la leçon dépasse ce seul éditeur : la position politique publique d'un fournisseur critique devient un facteur de risque à part entière, au même titre que sa santé financière ou sa juridiction.
Ce que les équipes de veille doivent surveiller
- Les décisions des gouvernements européens sur les contrats Palantir (renouvellement, clause de sortie, appel d'offres alternatif), à suivre dans une veille géopolitique outillée.
- Les auditions parlementaires et pétitions qui précèdent souvent ces décisions, au Royaume-Uni comme sur le continent.
- Les déclarations publiques des dirigeants de fournisseurs technologiques critiques, à intégrer à l'évaluation des tiers et à la démarche d'intelligence économique de l'entreprise.
- L'évolution du débat sur les armes autonomes et l'usage militaire de l'IA, qui pèse sur les exigences d'achat public.
Sources
- Futura, Palantir publie un manifeste : l'entreprise veut se rendre centrale dans presque tout ce qui comptera demain (2026)
- Implicator, Palantir posts 22-point manifesto as ICE and Maven scrutiny mounts (2026)
- Democracy Now, Palantir calls on US to reinstate draft in 22-point manifesto (2026)
- Boursorama (AFP), Renseignement : Palantir assure que son contrat avec la France reste « pleinement en vigueur » (2026)
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