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    L’armement : cartographie des dynamiques mondiales

    Entre dépendance, autonomie et projection de puissance, les flux d’armements dessinent les contours de l’influence et de la souveraineté des États sur l’échiquier mondial

    16 février 20265 min de lecture
    Flavie Pelisse
    Flavie Pelisse

    Rédactrice

    L’armement : cartographie des dynamiques mondiales

    Pour une unité politique, l’acquisition de capacités militaires participe à l’affirmation de la souveraineté et à son positionnement dans des dynamiques de compétition régionales ou globales. L’armement constitue un instrument permettant d’imposer sa volonté par l’usage ou la menace de la force, mais aussi de s’en protéger. Dès lors, la circulation des armements ne saurait être considérée comme neutre, puisqu’elle contribue au renforcement capacitaire d’une unité politique. Dans ce cadre, que révèlent les flux d’armements dans la géopolitique mondiale ?


    Les importations d’armements font-elles peser une dépendance sur les États ?

    Pour peser sur l’échiquier international, il faut considérer deux aspects de l’armement : son niveau technologique et sa capacité de déploiement. Les stratégies adoptées par les États varient selon la manière dont ils articulent ces deux paramètres. Toutefois, il peut s’avérer difficile, en particulier pour les petites entités politiques, d’avoir un haut niveau de performance dans l’ensemble des domaines capacitaires. Le recours à l’importation permet d’accéder à des volumes plus importants ainsi qu’à des technologies plus avancées que celles disponibles sur le territoire national. Il est souvent plus simple d’acquérir un composant de haute technologie que de développer une capacité de recherche et de production équivalente. Par ailleurs, ces importations demeurent étroitement liées aux relations politiques entre États. Les États rivaux s’abstiennent généralement de se fournir des équipements pouvant renforcer les capacités militaires de l’adversaire. Ainsi, les transferts d’armements s’inscrivent dans des logiques d’alignement politique. Bien que conditionnés par des ententes politiques, ces échanges reflètent aussi des rapports de force. L’État importateur peut se trouver dans une situation de dépendance à l’égard de ses partenaires, et toute évolution de l’alignement politique est susceptible d’affecter l’approvisionnement ou la maintenance du matériel acquis. L’entreprise américaine Lockheed Martin est un bon exemple de cette dynamique. L’entreprise figure parmi les principaux exportateurs d’avions de combat grâce au F-35 Lightning II, vendu à une vingtaine de pays. Cet appareil requiert des mises à jour logicielles régulières, dont l’accès au code source est réservé aux États-Unis et au fabricant. Les États acquéreurs ne disposent donc pas d’un contrôle complet sur le système. En cas de remise en cause du partenariat, l’accès aux mises à jour pourrait être restreint, compromettant le fonctionnement de l’équipement. Les pays importateurs bénéficient de technologies de pointe, tout en demeurant dépendants du cadre politique qui en conditionne l’usage.

    Conscients des enjeux liés à la dépendance, certains États cherchent à atténuer ce déséquilibre. L’Inde se positionne comme le deuxième plus grand importateur d’armements au monde, derrière l’Ukraine entre 2020 et 2024. Le pays réduit sa dépendance en diversifiant ses partenaires en adoptant une stratégie de multialignement. Cette approche permet à la fois d’éviter certaines pressions politiques et d’accéder aux technologies les plus avancées proposées par ses différents fournisseurs. Elle renforce également son pouvoir de négociation en mettant les exportateurs en concurrence et en intégrant dans les contrats des compensations industrielles. Pour exemple, en 2005, l’Inde a conclu un accord portant sur l’importation de six sous-marins Scorpène français. La production a reposé sur une chaîne d’approvisionnement conjointe impliquant les deux pays. L’hybridité du dispositif industriel a contribué au développement national et a donné lieu à d’importants transferts de technologies. Par cette démarche, l’Inde cherche à préserver son autonomie stratégique tout en poursuivant ses programmes d’acquisition.

    L’importation d’armements ne se réduit pas à une dépendance plus ou moins marquée, elle contribue également au renforcement capacitaire du pays importateur. Comme indiqué précédemment, elle permet l’accès à des technologies avancées et à des volumes d’armement supérieurs à ceux produits localement. La Chine a largement eu recours à l’importation d’armements, étant entre 2004 et 2008 le premier destinataire mondial avec 11 % des importations mondiales. Les équipements importés ont généré des transferts de technologies, que la Chine a ensuite reproduits pour une production nationale. Pour exemple, En 1993, la Chine a acquis les systèmes de défense anti-aérienne S-300 russes, et le HQ-69 chinois a ultérieurement montré de nombreuses similitudes. Cette stratégie a permis à la Base industrielle et technologique de défense (BITD) chinoise de se développer et de gagner progressivement en autonomie. La Chine a désormais réduit de manière significative ses achats d’armements étrangers grâce à une substitution nationale progressive. Entre 2020 et 2024, elle se situe au 16ᵉ rang des pays importateurs, un niveau nettement inférieur à celui vingt ans auparavant. Depuis 2016, la Chine a annoncé son intention de développer ses exportations et est aujourd’hui le quatrième exportateur mondial. Ainsi, l’importation a permis de réduire progressivement la dépendance du pays par le transfert de technologies et le renforcement de ses capacités nationales.


    L’exportation : un instrument au service des enjeux nationaux de défense.

    En fonction de la taille du marché intérieur, mis en évidence par le budget alloué à la défense, la BITD est plus ou moins en mesure de satisfaire ses besoins de manière autonome. Plus l’industrie nationale de défense est développée, plus l’équilibre des programmes et le bon fonctionnement des entreprises est assuré. À l’inverse, lorsque les moyens consacrés à la défense sont limités, la BITD ne peut maintenir son activité uniquement grâce aux commandes nationales. Une fois que la demande étatique est satisfaite, la chaîne de production tend à s’éroder progressivement. De nombreux composants disparaissent alors du marché, rendant difficile une relance éventuelle de la production. L’entretien du matériel existant devient également plus complexe lorsque les composants et le savoir-faire se raréfient. Deux solutions peuvent être envisagées. D’une part, ralentir le rythme de production afin de retarder l’épuisement des capacités industrielles. D’autre part, l’État peut se tourner vers l’exportation, générant de nouvelles sources de revenus pour les entreprises. L’ouverture de la production d’armements à l’international constitue ainsi un facteur de maintien de la performance de la BITD nationale. Pour des puissances moyennes, l’exportation apparaît comme un levier pour soutenir la production nationale. Toutefois, à l’instar de l’importation, l’exportation reste soumise à des enjeux politiques et dépend des relations diplomatiques entre États. Toute exportation fait l’objet d’un examen préalable et n’est pas envisagée lorsque l’Etat souhaite limiter la diffusion d’une technologie avancée, dont elle tire un avantage sur la scène internationale.

    La volonté d’exporter pour soutenir les enjeux de défenses nationales ne suffit pas, le matériel doit également être attractif dans le cadre d’une compétition mondiale de l’armement. Les industriels tendent à se spécialiser afin d’accroître leur compétitivité sur le marché international. Les technologies deviennent rapidement obsolètes, remplacées par des systèmes concurrents visant à attirer l’attention des acheteurs. La France a décidé d’arrêter la production de son fusil d’assaut, le FAMAS. Sa production n’était plus compétitive sur le marché mondial, confrontée à une concurrence intense et à une technologie dépassée par rapport aux standards internationaux. En cessant cette production, la BITD s’est centrée sur des domaines à plus forte valeur ajoutée, dont elle dispose d’un avantage technologique, notamment dans l’aéronautique de combat et le matériel naval. Ces équipements sont plus coûteux. Pour exemple, le chasseur-bombardier Mirage 2000 est estimé entre 20 et 40 millions d’euros, tandis que son successeur, le Rafale, se situe entre 70 et 90 millions d’euros. Les technologies avancées, plus coûteuses, sont produites et diffusées en volumes plus restreints. Cette orientation vers la compétition technologique a des conséquences sur l’épaisseur des forces disponibles. Elle se manifeste particulièrement au sein des nations européennes. L’armée française est souvent qualifiée d’« armée bonzaï » pour souligner son exhaustivité au détriment de sa masse. L’ancien directeur de Lockheed Martin a donné son nom à la « loi Augustine » pour illustrer ce phénomène, décrivant une augmentation non contrôlée du coût de l’armement alors que les budgets de défense progressent à un rythme plus modéré. Bien qu’elle ne repose pas sur un fondement scientifique strict, cette approche constitue un prisme utile pour analyser l’évolution des forces armées à l’échelle mondiale.


    L’armement : un reflet des hiérarchies et des stratégies de puissances.

    Les États-Unis occupent une position dominante dans l’exportation d’armements, représentant 43 % des parts du marché mondial. Leur industrie avancée et leur supériorité technologique leur confèrent un rôle d’acteur incontournable dans les flux matériels militaires. Cette position de leader procure un moyen de pression, exercé notamment par le biais de la réglementation ITAR (International Traffic in Arms Regulations). Selon cette norme, tout composant, logiciel ou donnée américaine ne peut être intégré à la commercialisation d’un produit fabriqué en dehors des États-Unis sans leur autorisation.

    En d’autres termes, le département d’État américain dispose d’un droit de regard sur l’approbation de toute exportation comportant un élément soumis à ITAR. Les États-Unis ont par ailleurs établi une liste de pays interdits d’accès aux technologies ITAR, tels que l’Iran ou la Chine. Par conséquent, toute exportation non-américaine vers ces pays, incorporant un composant ITAR, est automatiquement bloquée. En cas de violation, les autorités américaines peuvent imposer de lourdes sanctions financières, comme ce fut le cas pour ITT Corporation, Airbus ou BAE Systems. Cette réglementation extraterritoriale constitue un instrument diplomatique au service de la puissance américaine. Pour y répondre, certaines entreprises ont développé des solutions dites « ITAR-FREE », en limitant ou en excluant l’utilisation de composants soumis au contrôle américain. Ces produits sont présentés comme un moyen de préserver la souveraineté des acheteurs dans la gestion de leur matériel militaire. L’Europe, la Russie et la Chine ont poursuivi cet objectif en développant des équipements indépendants. Toutefois, ces initiatives demeurent marginales dans un marché largement dominé par les États-Unis.

    Le choix du client et du fournisseur est, comme souligné précédemment, étroitement lié à la politique. À ce titre, le transfert de matériel militaire reflète la configuration géopolitique mondiale. En 2017, la Turquie a signé un contrat estimé à 2,5 milliards de dollars pour l’acquisition du système de défense anti-aérien S-400 auprès de la Russie. Pourtant membre de l’OTAN, la Turquie ne s’est pas tournée vers ses partenaires américains ou européens pour l’acquisition de ce système, marquant un repositionnement de ses alliances. En réaction, les États-Unis ont sanctionné la Turquie via la CAASTA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act), une loi américaine visant à pénaliser les pays qui coopèrent militairement avec la Russie, l’Iran ou la Corée du Nord. Par conséquent, en 2020, les États-Unis ont suspendu toutes les licences et exportations militaires vers la Turquie, y compris la fourniture de F-35. Ces situations soulignent que les échanges d’armement s’inscrivent dans des logiques de pouvoir sur la scène internationale.

    Le positionnement d’un État comme importateur ou exportateur d’armements est d’abord conditionné par ses ambitions nationales. À la suite de l’annexion de la Crimée, puis renforcé lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les États-Unis ont instauré des sanctions financières et commerciales contre la BITD russe, plaçant le pays sur la liste des États interdits de coopération militaire selon la CAASTA. Certains clients de la BITD russe, soumis à ces sanctions, ont rompu leurs contrats, privant la Russie de certains partenaires commerciaux. De plus, le pays a vu son accès à des composants essentiels à son renforcement capacitaire entravé. Ces décisions, combinées au contexte de guerre en Ukraine, ont entraîné une restructuration de l’industrie de l’armement russe. Les exportations ont fortement diminué afin de concentrer la production sur les besoins des forces russes engagées en Ukraine. Entre 2015 et 2024, le volume des exportations russes a chuté de 64 %. Ainsi, les orientations politiques de la Russie sur la scène internationale ont conduit à une réorganisation des exportations afin de répondre aux besoins de sa souveraineté nationale.

    La circulation des capacités de défense contribue à façonner les rapports de force sur la scène internationale. Si les stratégies étatiques diffèrent dans leurs plans d’action, elles convergent vers l’objectif de renforcer la puissance nationale. Les mouvements d’armement sont le reflet des dynamiques géopolitiques.


    Sources :

    Bromley, M., Holtom, P., Wezeman, P. D., & Wezeman, S. T. (s. d.). SIPRI Arms Transfers Data, 2008. SIPRI. https://www.sipri.org/publications/2009/sipri-fact-sheets/sipriarms-transfers-data-2008

    George, M., Djokic, K., Hussain, Z., Wezeman, P. D., & Wezeman, S. T. (2025b). Trends in

    International Arms Transfers, 2024. https://doi.org/10.55163/xxsz9056

    Les industries de défense. (2025). Annales des Mines - Réalités industrielles, (Août), https://stm.cairn.info/revue-annales-des-mines-realites-industrielles-2025-3?lang=fr.

    Nabet, P., & Rademacher, B. (2025). Les dynamiques mondiales du secteur industriel de la défense. Annales des Mines - Réalités Industrielles, Août(3), 43-46.

    https://doi.org/10.3917/rindu1.253.0043

    Péria-Peigné, L. (2024). Géopolitique de l'armement : Instrument et reflet des relations internationales. Le Cavalier Bleu. https://shs.cairn.info/geopolitique-de-l-armement--

    9791031806938?lang=fr.

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