Chine-Iran 2021 : rupture ou continuité ?
Le 27 mars 2021, la Chine et l'Iran signent un accord de coopération global de 25 ans, présenté comme un tournant géopolitique majeur. Cet article examine si cet accord constitue une véritable rupture stratégique ou s'inscrit dans la continuité d'une relation historiquement asymétrique et pragmatique. À travers une lecture d'intelligence économique, il démontre que les mécanismes concrets — contournement des sanctions, dédollarisation, contrôle infrastructurel — produisent des effets géopolitiques bien supérieurs aux déclarations officielles. Par Aimy DUPÉ

L'équipe Zolty
Le partenariat stratégique sino-iranien de 2021 : rupture ou continuité ?
Le 27 mars 2021, les ministres des Affaires étrangères chinois et iranien, Wang Yi et Mohammad Javad Zarif, signent un accord de coopération global de 25 ans, aboutissement de cinq années de négociations initiées lors de la visite de Xi Jinping à Téhéran en 2016. Perçu comme un tournant géopolitique majeur, cet accord cristallise la convergence stratégique de deux puissances que Washington considère comme des rivaux. Pékin et Téhéran partagent un intérêt commun à contester l'hégémonie américaine, et un Iran fort et indépendant dans le Golfe Persique servirait doublement la Chine : sécuriser son approvisionnement énergétique et ancrer son influence au Moyen-Orient. Les médias ont largement relayé le chiffre de 400 milliards de dollars d'investissements sur 25 ans, faisant de cet accord l'un des plus ambitieux jamais conclus entre les deux pays. Pour certains analystes, ce partenariat est en train de redessiner l'architecture de sécurité régionale.
Cette relation n'est pas nouvelle. Les deux pays ont établi leurs premières relations diplomatiques en 1971, mais c'est dans les années 1980 que le rapprochement prend véritablement son essor. La Chine cherche à sécuriser un approvisionnement énergétique auprès d'un pays du Golfe hors de l'orbite américaine, tandis que la jeune République islamique, isolée par les Occidentaux après la révolution de 1979, cherche des alternatives diplomatiques.
Dès cette époque, la relation se définit par une asymétrie structurelle qui ne cessera de se creuser : la Chine est devenue depuis dix ans consécutifs le premier partenaire commercial de l'Iran, tandis que l'Iran ne représente ni une priorité stratégique ni une source majeure de croissance pour Pékin. Le pétrole iranien ne pèse aujourd'hui que 7 à 8 % des importations chinoises et une partie transite de manière non déclarée via la Malaisie principalement avant d'atteindre les ports chinois, illustrant la prudence de Pékin face aux sanctions américaines.
Dès lors, cet accord de 2021 constitue-t-il une rupture dans une relation bilatérale historiquement marquée par le pragmatisme et l'asymétrie, ou s'inscrit-il au contraire dans la continuité d'une logique opportuniste que l'intelligence économique permet de décrypter ?
Aux origines d'une relation pragmatique et asymétrique
Les relations diplomatiques entre la Chine de Mao et l'Iran du Shah sont établies en 1971. La révolution islamique de 1979 isole Téhéran sur la scène internationale, le contraignant à se tourner vers Pékin comme alternative diplomatique aux partenaires occidentaux perdus.
Lorsque le rapprochement prend véritablement son essor dans les années 1980, guidé par une convergence d'intérêts complémentaires : la Chine cherche à sécuriser un approvisionnement énergétique auprès d'un pays du Golfe hors de l'orbite américaine, tandis que la jeune République islamique cherche des partenaires pour contourner son isolement.
Dès cette époque, la relation se définit par une asymétrie structurelle. La Chine est devenue depuis dix ans consécutifs le premier partenaire commercial de l'Iran, jouant un rôle essentiel pour maintenir à flot une économie étranglée par les sanctions. À l'inverse, Téhéran n'est ni une priorité stratégique ni une source majeure de croissance pour Pékin : le pétrole iranien ne représentait qu'à peine 1 % de la consommation chinoise d'hydrocarbures à la fin des années 2010.
Entre les années 1980 et 2000, la Chine s'impose comme un fournisseur militaire clé de l'Iran. Selon les données du SIPRI, l'industrie d'armement chinoise représente 28,5 % des importations iraniennes de matériels de guerre sur trente ans, plaçant Pékin au second rang derrière la Russie. La coopération balistique est particulièrement intense. L'Iran se dote de missiles Silkworm et C-802 d'origine chinoise. Ce dernier sera même transféré par Téhéran à des acteurs non étatiques dont le Hezbollah libanais. Cette prolifération est rendue possible par le fait que la Chine n'est pas signataire du Missile Transfer Control Regime, ce qui lui permet de contourner les régimes internationaux de contrôle des exportations, au prix de sanctions américaines contre plusieurs sociétés chinoises impliquées.
Parallèlement, Pékin fournit une assistance technique au programme nucléaire iranien dès le début des années 1990, notamment en formant des ingénieurs iraniens. Rien n'indique cependant que cette coopération visait le volet militaire du programme.
Depuis 2015, aucun transfert d'armement chinois vers l'Iran n'a été officiellement confirmé. De nombreuses spéculations persistent néanmoins, en particulier sur l'éventuelle acquisition par Téhéran de l'avion de combat léger J-10C, un pas que Pékin ne semble pas avoir franchi à ce jour.
L'analyse de Scita à travers trois épisodes de sanctions, l'ILSA de 1996, les résolutions onusiennes de 2006 à 2010 et la campagne de Maximum Pressure de 2018 à 2020, révèle une hiérarchie stricte dans les priorités chinoises. Le statut de grande puissance de Pékin et sa relation avec Washington priment systématiquement sur son partenariat avec Téhéran.
Les chiffres en témoignent. Dans les mois suivant la réimposition des sanctions américaines en 2018, les exportations chinoises vers l'Iran s'effondrent de près de 70 %, passant d'environ 1,2 milliard de dollars en octobre 2018 à 400 millions en décembre. Malgré les discours de solidarité, la Chine ne sacrifie pas ses intérêts économiques globaux pour Téhéran.
Pour autant, Pékin ne tourne pas le dos à son partenaire. Durant la même période, la Chine maintient un niveau minimal de coopération politique et économique, suffisant pour préserver son rôle d'ami de l'Iran, tout en s'abstenant de défier frontalement Washington. Cette posture, soutien rhétorique, engagement limité et prudence matérielle, est révélatrice d'une relation pragmatique entre grande puissance et puissance moyenne, davantage que d'une véritable alliance stratégique.
En janvier 2016, Xi Jinping se rend à Téhéran et les deux parties signent le Joint Statement on Comprehensive Strategic Partnership, un document de 20 articles couvrant les domaines politique, économique, culturel, judiciaire, sécuritaire et régional. La Chine y soutient l'adhésion de l'Iran à l'Organisation de coopération de Shanghai, tandis que Téhéran réaffirme son attachement à la politique d'une seule Chine. Un accord-cadre de coopération de 25 ans est envisagé dès ce texte fondateur.
Pourtant, sa mise en œuvre est gelée pendant cinq ans. La Chine priorise durant cette période l'expansion de ses liens avec les monarchies du Golfe, où ses investissements non contraints par les sanctions sont considérablement plus importants. L'Iran est ainsi relégué au second plan, révélant une nouvelle fois la logique commerciale et pragmatique qui dicte les choix de Pékin dans la région.
L'accord de 2021 : une rupture affichée, des continuités persistantes
Enregistré sous le nom de Programme de coopération global Iran-Chine, l'accord de 2021 couvre un spectre extraordinairement large : politique, sécurité, défense, culture, agriculture, économie, sciences, banque, tourisme, énergie, télécommunications, infrastructures, commerce et santé. Sa portée affichée est celle d'un partenariat civilisationnel de long terme. Pourtant, le ministère iranien des Affaires étrangères a lui-même précisé qu'il s'agit d'une feuille de route et non d'un contrat : le document ne contient aucun chiffre précis, aucun montant d'investissement, aucune exclusivité territoriale. Les 400 milliards de dollars régulièrement cités dans les médias sont une estimation extrapolée, jamais confirmée officiellement par l'une ou l'autre partie.
Sur le plan géoéconomique, l'accord s'inscrit explicitement dans le cadre de l'Initiative Belt and Road. L'Iran y est présenté comme une plateforme de transit stratégique, porte d'entrée de la Chine vers l'Europe orientale, l'Asie centrale, le Moyen-Orient et la Russie, permettant à Pékin de contourner les routes commerciales sous influence américaine tout en ancrant durablement sa présence dans la région.
Le retrait américain du JCPOA en 2018 et la politique de Maximum Pressure qui s'ensuit isolent économiquement l'Iran, accélérant sa politique de regard vers l'Est. La Chine perçoit dans cette situation une double opportunité : renforcer un partenaire stratégique tout en contestant l'unilatéralisme américain qu'elle juge contraire au droit international.
Cette posture se traduit en actes diplomatiques. Lors de sa visite à Téhéran, le ministre Wang Yi condamne publiquement les sanctions américaines comme immorales, impopulaires et contraires à la conscience humaine, tandis que Xi Jinping et son homologue iranien rejettent conjointement la responsabilité de l'effondrement du JCPOA sur Washington. Ce message contraste d'ailleurs avec la position plus nuancée adoptée par Xi à Riyad quelques semaines plus tôt, où il avait appelé l'Iran à mieux coopérer avec l'AIEA.
Le timing de la signature, en mars 2021, n'est pas anodin. Intervenant au début de l'administration Biden, hostile aux deux pays, l'accord est analysé par plusieurs chercheurs dont Yazdani et Zeng, moins comme un engagement économique sérieux que comme un signal politique destiné à inquiéter les Occidentaux et à renforcer le levier de négociation iranien sur le dossier nucléaire.
Pour l'Iran, l'accord représente une victoire diplomatique sans précédent : il s'agit du premier engagement de long terme conclu avec une grande puissance mondiale, dans une terminologie, partenariat stratégique global, que Pékin n'accorde dans la région qu'à l'Arabie Saoudite et aux Émirats arabes unis, soit le second niveau le plus élevé de la nomenclature diplomatique chinoise.
L'enthousiasme iranien se manifeste au plus haut niveau. Le Guide suprême Khamenei qualifie l'accord d'absolument correct et sage et affirme que l'Iran n'oubliera jamais l'aide de la Chine pendant la période des sanctions, un affichage politique inédit pour un régime qui se définit pourtant par son indépendance vis-à-vis des grandes puissances.
Sur le plan analytique, Saleh et Yazdanshenas inscrivent cet accord dans un contexte de deep pluralism, une redistribution globale de la puissance où les moyennes puissances revendiquent une autonomie croissante. La convergence du regard vers l'Est iranien et de la marche vers l'Ouest chinoise redessinerait ainsi l'architecture de sécurité du Golfe, contestant durablement la prédominance américaine dans la région.
La médiation chinoise entre l'Arabie Saoudite et l'Iran en mars 2023 est venue créditer cette thèse. En se positionnant comme garant de la stabilité régionale, s'appuyant simultanément sur sa proximité avec Riyad et Téhéran, Pékin reproduit une logique comparable à la stratégie américaine des années 1970, qui faisait de l'Arabie Saoudite et de l'Iran du Shah les deux piliers de son influence régionale.
Pourtant, le pragmatisme chinois tempère considérablement la portée de cet accord. En décembre 2022, lors de sa visite en Arabie Saoudite, Xi Jinping signe une déclaration conjointe avec le Conseil de coopération du Golfe qui soutient la position émirienne sur trois îles disputées avec l'Iran : Abou Moussa, la Grande et la Petite Tunb. Téhéran interprète cette prise de position comme une trahison et convoque immédiatement l'ambassadeur chinois. L'épisode illustre une réalité que Fulton documente : les intérêts chinois dans le Golfe sont fondamentalement alignés sur le statu quo américain, et ses partenariats avec l'Arabie Saoudite et les EAU, bien plus profonds et moins contraints par les sanctions, priment sur la relation iranienne.
Dans la hiérarchie des partenariats chinois, l'Iran n'occupe pas une position privilégiée. La Chine a établi des partenariats stratégiques avec le Koweït, Oman et le Qatar, et ses relations commerciales et d'investissement sont structurellement bien plus développées du côté arabe du Golfe. Les sanctions imposent un plafond artificiel aux relations sino-iraniennes, rendant les entreprises chinoises réticentes à s'y exposer durablement. C'est finalement en Asie du Sud que l'accord produit ses effets les plus significatifs : en renforçant l'Iran, la Chine limite les ambitions régionales de l'Inde, son rival stratégique direct.
Ces contradictions nourrissent un débat interne en Iran. Si les milieux d'affaires et le gouvernement soutiennent l'accord, des parlementaires, journalistes et experts dénoncent le manque de transparence, l'absence de garanties d'exécution et le risque d'une dépendance néocoloniale, certains titres de presse iraniens allant jusqu'à demander : L'Iran va-t-il devenir une colonie chinoise ? Gharayagh-Zandi identifie ici un véritable dilemme de sécurité d'alliance : la dépendance iranienne vis-à-vis de Pékin crée simultanément un risque d'entraînement dans des conflits non voulus et un risque d'abandon, plaçant une République islamique qui rejette toute forme de domination dans une position structurellement inconfortable entre l'Ouest et l'Est.
L'intelligence économique comme moteur du partenariat
Depuis le retrait américain du JCPOA en 2018, les importations chinoises de pétrole iranien ont basculé dans une zone grise. Officiellement réduites pour se conformer aux sanctions, elles persistent via des réseaux de tankers non identifiés et un rebranding systématique du brut iranien : selon Reuters, une large part du pétrole enregistré comme malaisien dans les statistiques douanières chinoises est en réalité du pétrole iranien réexpédié depuis des ports intermédiaires. Ce contournement massif des sanctions constitue une bouée de sauvetage pour l'économie iranienne, tout en permettant à la Chine d'accéder à un brut soldé à prix réduit.
Pékin tire un avantage stratégique considérable de cette configuration. Les réserves stratégiques chinoises, constituées en partie grâce à ce pétrole iranien acheté à prix réduit, représenteraient l'équivalent d'environ sept mois d'importations via le détroit d'Ormuz, une sanctuarisation silencieuse qui renforce l'autonomie énergétique chinoise face aux aléas géopolitiques.
Le paradoxe est que cette dépendance pétrolière tend à se réduire structurellement. Le boom des véhicules électriques en Chine diminue mécaniquement les besoins d'importation d'hydrocarbures à moyen terme, ce qui réduit l'urgence de la relation pétrolière sino-iranienne. Mais cette évolution ne fragilise pas le partenariat : elle le reconfigure. L'Iran conserve sa valeur géopolitique pour Pékin bien au-delà de sa seule fonction de fournisseur énergétique.
L'accord prévoit le développement conjoint de deux infrastructures portuaires stratégiques : le port de Chabahar et un nouveau terminal pétrolier près de Jask, situé au sud du détroit d'Ormuz. Ces projets s'inscrivent dans la logique du collier de perles chinois, cette chaîne de ports et d'infrastructures navales jalonnant l'océan Indien de Gwadar au Pakistan à Kyaukpyu au Myanmar, visant à sécuriser les routes maritimes chinoises indépendamment de tout contrôle américain.
Sur le plan terrestre, deux corridors complètent ce dispositif : la route KTAI reliant le Kirghizistan, le Tadjikistan et l'Afghanistan à l'Iran, et le corridor Iran-Afghanistan-Ouzbékistan. Ces axes font de l'Iran le hub de transit obligé des marchandises chinoises vers l'Europe et l'Asie centrale, transformant sa position géographique en avantage compétitif structurel dans l'architecture BRI.
Madani démontre que cette logique d'investissement dépasse le simple calcul de rentabilité. Malgré des risques opérationnels, financiers et géopolitiques élevés, instabilité politique, corruption endémique et menace permanente de sanctions, l'importance géoéconomique de l'Iran comme plaque tournante justifie l'engagement chinois. C'est la valeur de positionnement, et non le retour sur investissement immédiat, qui dicte la stratégie de Pékin.
La Chine et l'Iran développent un narratif commun anti-hégémonique, diffusé via leurs médias d'État respectifs, leurs think tanks et les forums multilatéraux qu'ils investissent conjointement. L'Organisation de coopération de Shanghai en constitue l'enceinte privilégiée : Papageorgiou la décrit comme un mécanisme d'entangling diplomacy, une diplomatie d'enchevêtrement institutionnel dont la fonction première est d'exclure les États-Unis de l'espace centrasiatique tout en légitimant un ordre multipolaire alternatif comme en témoignent leurs positions convergentes dans les enceintes onusiennes
Au-delà des institutions, l'accord prévoit explicitement le développement d'une diplomatie culturelle : échanges universitaires, coopération médiatique, tourisme et formation linguistique. Ces instruments de soft power visent à construire une communauté de destin sino-iranienne capable de légitimer le partenariat auprès des opinions publiques iraniennes, un enjeu d'autant plus crucial que l'accord reste contesté en interne.
Le triangle Chine-Iran-Russie : vers un bloc eurasiatique ?
Papageorgiou et ses coauteurs identifient l'émergence d'un triangle stratégique Chine-Iran-Russie comme mécanisme de soft balancing contre l'hégémonie américaine. Depuis le retrait américain du JCPOA en 2018, les trois États coordonnent leurs efforts pour contester la puissance américaine sans recourir à une confrontation militaire directe, une stratégie de rééquilibrage qui s'appuie sur des instruments non cinétiques mais aux effets cumulatifs significatifs.
Les ressorts de cette convergence sont structurels. Les trois pays partagent une insatisfaction profonde face à l'ordre unipolaire américain : expansion de l'OTAN, sanctions économiques unilatérales, guerre commerciale sino-américaine et ingérence perçue dans leurs affaires intérieures. Cette communauté d'insatisfaction dépasse les intérêts bilatéraux pour former une logique de coalition informelle, ancrée dans la défense d'un ordre multipolaire alternatif. Les mécanismes employés sont délibérément non militaires et opèrent sur trois registres simultanés. Le premier est le déni territorial : les trois pays densifient leur présence en Syrie et en Asie centrale pour en écarter les États-Unis. Le deuxième est la diplomatie d'enchevêtrement institutionnel : votes coordonnés à l'ONU, investissement commun des enceintes OCS et BRICS. Le troisième est le renforcement économique : circuits financiers alternatifs, corridors BRI et, sur le plan technologique, adoption du réseau 5G chinois par l'Iran et la Russie, signalant une dépendance technologique assumée vis-à-vis de Pékin au détriment des fournisseurs occidentaux.
Depuis le 24 février 2022, la coopération russo-iranienne a franchi un seuil qualitatif. L'Iran fournit des drones et des munitions à la Russie pour la guerre en Ukraine, tandis que Moscou protège Téhéran des inspections de l'AIEA sur son programme nucléaire, une révision significative des positions russes qui estimait auparavant qu'un Iran non nucléaire servait mieux ses intérêts. En retour, Téhéran aurait engagé des négociations avec Moscou et Pékin pour se réapprovisionner en composants nécessaires à la propulsion de ses missiles balistiques, illustrant la réciprocité croissante de ces échanges militaires.
Pourtant, la Russie maintient une prudence calculée. Depuis le début des négociations trilatérales russo-américano-ukrainiennes en 2026, Moscou évite soigneusement toute implication militaire directe dans le conflit irano-américain. Selon l'analyste Igor Delanoë, Poutine ne veut pas compromettre le format de négociations sur l'Ukraine en se mettant Washington à dos, une contrainte qui révèle les limites structurelles du triangle et la hiérarchie des priorités russes.
Papageorgiou et ses coauteurs concluent que le triangle en est encore au stade du soft balancing : les signaux de résolution d'équilibrer qui précèdent un hard balancing restent absents. L'évolution vers un durcissement dépendra largement du maintien ou de l'intensification de la pression américaine, des politiques agressives de Washington étant, selon les auteurs, le facteur le plus susceptible de souder durablement les trois pays dans une logique de confrontation assumée.
L'admission de l'Iran comme membre à part entière de l'Organisation de coopération de Shanghai en 2021, suivie de son intégration aux BRICS+, consolide l'architecture institutionnelle multilatérale que Pékin, Moscou et Téhéran construisent en dehors de l'ordre occidental. Ces forums ne sont pas de simples enceintes de dialogue : ils fonctionnent comme des mécanismes d'entangling diplomacy, coordonnant les positions des trois pays, légitimant leurs griefs communs et maintenant les États-Unis à l'écart des espaces d'influence centrasiatique et moyen-oriental. Les documents fondateurs de l'OCS, qui censurent répétitivement l'hégémonie américaine selon Hanova, témoignent de cette vocation structurellement anti-unipolaire. Dans une perspective d'intelligence économique, ces institutions constituent également des outils de découplage financier. L'utilisation croissante des monnaies nationales dans les échanges sino-iraniens et russo-iraniens, couvrant une part significative du commerce bilatéral depuis 2018, réduit structurellement l'exposition aux sanctions américaines libellées en dollars. La Banque de développement des BRICS et le processus d'intégration de l'Iran à l'Union économique eurasiatique prolongent cette logique : construire un écosystème économique alternatif qui délégitime l'ordre occidental tout en renforçant la résilience des trois partenaires face aux pressions américaines.
Conclusion
L'accord de 2021, malgré son affichage spectaculaire, 25 ans, 400 milliards de dollars et terminologie de partenariat stratégique global, constitue davantage une formalisation et une accélération des dynamiques préexistantes qu'une véritable rupture stratégique. La relation sino-iranienne reste profondément asymétrique : la Chine n'a pas modifié sa hiérarchie de priorités. Ses intérêts dans le Golfe demeurent alignés sur le statu quo régional, sa relation avec Washington prime structurellement sur celle avec Téhéran, et elle entretient des partenariats tout aussi stratégiques avec les rivaux régionaux de l'Iran, à commencer par l'Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis. Le véritable moteur de ce partenariat relève moins de l'alliance politique que de l'intelligence économique. C'est dans les mécanismes concrets que se joue l'essentiel : contournement des sanctions via le rebranding pétrolier et la flotte fantôme, circuits financiers alternatifs appuyés sur la dédollarisation et les swaps de devises, contrôle progressif des infrastructures stratégiques de Chabahar à Jask et coopération technologique dans les domaines balistique et numérique. Ces instruments, discrets et cumulatifs, produisent des effets géopolitiques bien supérieurs à ce que les déclarations officielles laissent paraître. La Russie constitue un troisième pôle qui renforce cette capacité de soft balancing sans pour autant cristalliser d'alliance formelle. Le triangle identifié par Papageorgiou et ses coauteurs reste contraint par des intérêts parfois divergents et par la priorité que chacun des trois acteurs accorde, en dernière instance, à sa relation avec Washington. C'est précisément le maintien ou l'intensification de la pression américaine qui déterminera si ce partenariat pragmatique reste un mécanisme de coordination souple ou évolue, à long terme, vers un bloc plus structuré. En attendant, l'intelligence économique demeure la clé de lecture la plus opératoire pour comprendre la dynamique sino-iranienne et c'est sous cet angle que les praticiens de l'IE ont le plus de valeur ajoutée à apporter à l'analyse de cette relation.
SOURCES :
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The Potential Challenges of the sino-iranian 25-year comprehensive cooperation plan: the alliance security dilemma, Davoud GHARAYAGH-ZANDI,2024 –
https://doi.fil.bg.ac.rs/pdf/eb_ser/iipe_dijalozi_kina/2024-4-1/iipe_dijalozi_kina-2024-4-1-ch27.pdf
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https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/03068374.2022.2029060
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The China-Iran Comprehensive strategic partnership: a tales of two regional security complexes, Jonathan FULTON, Routledge, 2022 –
A “soft” balancing ménage à trois ? China, Iran and Russia Strategic triangle vis-à-vis US hegemony, Maria (Mary) PAPAGEORGIOU & Mohammad ESLAMI & Paulo Afonso B. DUARTE, SageJournals, 2023 –
https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/23477970231152008
Moyen-Orient. Prudences et réserves de la Russie, Chris DEN HOND, orientXXI, 2026 - https://orientxxi.info/Moyen-Orient-Prudences-et-reserves-de-la-Russie
How China can survive without the Strait of Hormuz, Sumanta SEN & Pasit KONGKUNAKORNKUL & Sam LI & Lewis JACKSON & Collen HOWE, Reuters, 2026 –
https://www.reuters.com/graphics/IRAN-CRISIS/CHINA-OIL/egpbeormkvq/
Full text of joint statement on comprehensive strategic partnership between I.R. Iran, P.R. China, 2016 –
Trump-Xi summit in Beijing: Managing the World’s most important relationship, CSIS, 2026 –
https://www.csis.org/analysis/trump-xi-summit-beijing-managing-worlds-most-important-relationship
L’Iran, grand gagnant de la politique chinoise au Moyen-Orient ?, Jean-Loup SAMAAN, IFRI, 2023 –
https://www.ifri.org/fr/briefings/liran-grand-gagnant-de-la-politique-chinoise-au-moyen-orient
Will the Sino-Iranian agreement serve the ambitious geopolitical interests of China ?, Saad ALI AL-QAHTANI, Carnegie, 2021 –
La Russie a-t-elle des alliés ? Chine, Iran, Corée du Nord, Ramses, Ifri, 2025 –
https://www.ifri.org/fr/contributions/ramses/la-russie-t-elle-des-allies-chine-iran-coree-du-nord
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